Les transformations culturelles 14

«Je connais M. Nguyen Khac Hieu (Tan Da) depuis 1918, alors que je venais de m’installer à Hanoi et écrivais pour la revue Nam Phong. Par une nuit très froide de printemps, j’étais couché, en train de lire, à l’étage du bureau de la revue, rue du Coton, étage réservé, à l’époque, comme loge¬ment pour Nguyen Ba Trac. Arriva un visiteur. M. Trac fit la présenta¬tion: “Voici M. Nguyen Khac Hieu.” Alors, en moi, ce fut comme un courant électrique, une crainte, un effroi. D’un coup, je me mis debout ! Cela est bien vrai. Le nom de Nguyen Khac Hieu, en ce moment-là, ce n’est pas peu de chose, et à mon égard, ce nom avait encore plus de solen¬nité. A l’entendre, j’avais le frisson. Cela est bien vrai. Considérez que les écrits littéraires en quôc ngu dans cette période-là étaient encore très rares, et plus rare surtout la création. Pourtant, auparavant, j’ai déjà lu dans le Dong Zuong Tap Chi des textes comme “Le contenu interne de chaque être”. Cette fois-là, j’arrivais à Hanoi juste au moment où venait de paraître “Le petit rêve” [Giac mong con] et je ne pouvais pas ne pas avoir une grande admiration pour l’auteur qui était vraiment un grand talent. Je me faisais intérieurement cette critique à son propos : “Les Pham Quynh et les Nguyen Van Vinh n’écrivent que d’après les livres et les pensées des Français ; quant à ce type-ci, il écrit ses propres pensées ; c’est lui qui est vraiment un créateur !” »
D’un avis unanime, Tan Da est le plus grand poète vietnamien de la première moitié du XXe siècle. L’influence de la littérature française pénètre chez les écrivains vietnamiens par les traductions ou la lecture dans le texte. Le choix des auteurs français fut très varié : de l’abbé Prévost à Victor Hugo, mais la poésie de Tan Da est d’abord romantique : le moi, les passions sont les moyens du scandale et donc de la rupture avec l’héritage et l’environnement conformistes. Le roman s’affirme plutôt comme une peinture de la réalité sociale avec un souci moralisa¬teur chez le méridional Ho Bieu Chanh. Les auteurs de théâtre ont fait connaissance avec Le Cid, Horace et les pièces de Molière traduites et publiées dans Nam Phong. Le 25 avril 1920, le succès de la représentation du Malade imaginaire, en vietnamien, à Hanoi, est une date importante.
A partir de 1930, la littérature change et s’offre à la fois comme un miroir et un ferment des changements de la société. Une deuxième période commence, qui consacre la suprématie du « Groupe littéraire autonome » [Tu Luc Van Doan - TLVD) et de la Nouvelle poésie. Qualifiés de romantiques, les deux courants littéraires s’affirment par la rupture. Le coup d’envoi de la Nouvelle poésie est donné par la publica¬tion du poème « Les vieux amants » du lettré réformiste Phan Khoi en mars 1932 : « Nous ne sommes pas époux mais amants. Pourquoi donc parler de fidélité et d’éternité ! »
Reprenant l’opinion du « retour de France » Hoang Tich Chu qui prônait l’adoption de la syntaxe française dans l’écriture du quôc ngu, les écrivains du TLVD utilisent un style concis, clair, imité de la littérature classique française, débarrassé autant que possible des termes, des tour¬nures et allusions littéraires chinoises, des images invariables : le vent, la neige, les fleurs, la lune.
Regroupant les romanciers Khai Hung, Nhat Linh, Hoang Dao, le poète Tu Mo autour de la revue PhongHoa (« Mœurs ») et de la maison d’édition Doi nay (Notre époque), le TLVD fut un agent puissant du renouvellement culturel. En effet, la revue Phong Hoa ne publiait pas seulement des œuvres littéraires mais prenait l’initiative de débats idéolo¬giques ou y participait : polémiques sur l’émancipation des femmes, mise en cause de la morale confucianiste, controverses (1935-1939) entre partisans de « l’art pour Part » (les romantiques Luu Trong Luu, Thieu Son, Hoai Thanh) et ceux de « l’art pour la vie » (le critique marxiste Hai Trieu). L’artiste dessinateur du groupe, Nguyen Cat Tuong, réforma le costume traditionnel de la femme pour en faire à peu près ce qu’il est aujourd’hui.
Les poètes du TLVD : Thé Lu, Xuan Zieu, Luu Trong Luu, Chê Lan Vien et Huy Can non seulement adoptent la versification française plus libre que la chinoise, mais leur poésie est lyrique ; ils chantent l’Amour, la Nature et exaltent le rôle du poète. Thé Lu explique : « Nous, les poètes d’aujourd’hui, ne voulons ni ne pouvons sentir et nous émouvoir à sa façon [celle de Tan Daj. Nos sentiments profonds sont bien plus complexes, nous souffrons, nous ressentons bien plus et quand nous éclatons de joie, lajoie comporte aussi des couleurs et nuances étranges. »

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