Les transformations culturelles 13

L’incompréhension et la suspicion dont firent preuve les autorités fran¬çaises vis-à-vis de cette nouvelle manifestation des aspirations de l’élite locale rejetèrent celle-ci vers des voies d’opposition radicale à la coloni¬sation. La secte de Tay Ninh entra en rapport avec le prince Cuong Dé par l’intermédiaire dujaponais Matushita. La répression policière, la fermeture et l’occupation du territoire du « saint-siège » en 1940, l’exil du pape Pham Cong Tac à Nosy Lava (près de Madagascar) conférèrent au caodaïsme un grand prestige et même une puissance politique lorsque les circonstances lui furent favorables.
La conjoncture historique a également été déterminante pour l’essor de la secte religieuse dite Hoa Hao, du nom du village natal de son prophète Huynh Phu So. Les historiens la qualifient, ainsi que le caodaïsme, de secte politico-religieuse à cause du rôle qu’elle a joué pendant la première guerre d’Indochine. En fait, les appareils politico- militaires n’étaient que des superstructures qui n’ont pas survécu aux vicissitudes historiques. Si le courant religieux Hoa Hao fut momentané¬ment capté et orienté vers des objectifs temporels, il n’en existait pas moins en tant que faisceau de croyances et de rites destiné, comme toute religion, à mettre en relation les hommes et la nature, les hommes entre eux, et à organiser ces rapports. Huynh Phu So fut le guide de ce qui aurait pu rester une secte locale comme tant d’autres surgies sur la terre de Cochinchine. Mais son charisme, dû à son pouvoir de guérisseur et à son don de prophète, attira de nombreux paysans, pas seulement des pauvres, dans sa mouvance. En outre, son assassinat par le Vietminh, en 1946, lui conféra l’auréole de martyr. So se présenta comme la réincarna¬tion du Bouddha Maître de la Paix de l’Ouest (Phat Thay Tay An). Doan Minh Huyen, la première incarnation connue, apparut, en 1849, dans les collines aux environs de Chaudoc, aux confins du Cambodge et du Vietnam actuels. En distribuant des amulettes porteuses des quatre idéo¬grammes Buu Son Ky Huong (« Montagne précieuse à l’encens mysté¬rieux »), il prêcha la religion du Bien (Dao Lanh). A la fois courant mystique et organisation communautaire se livrant au défrichement des terres vierges, le Dao Lanh fut impliqué d’emblée dans la résistance contre la conquête française du delta du Mékong: le millénarisme et le messianisme de la religion trouvaient un objectif de plus dans l’expul¬sion des Français. Ses prophètes pouvaient identifier l’apocalypse et l’avènement de l’ère de Justice et de Lumière avec la libération natio-nale. La référence affichée est donc un bouddhisme maitreyaiste, épuré des fastes culturels et sans clergé. La religion Hoa Hao s’implante sur un terreau spécifique, fait de la confluence des cultures khmère, viet et chinoise de la zone pionnière où l’encadrement « orthodoxe » par des lettrés confucéens est faible, voire inexistante. La population attend beau¬coup des cuu z.an do the (« ceux qui prennent soin du peuple ») ; tout Bouddha réincarné est en même temps un pasteur des âmes et un guéris¬seur des corps. Autant dire que la vigueur et la faiblesse, tout à la fois, de cette religion tiennent au charisme d’une personnalité, d’où les alter-nances de flux et de reflux, sans oublier que cette religion resta circons¬crite dans des limites géographiques étroites.
Le Cambodge et le Laos offraient le visage, sans doute trompeur, faute d’événements dramatiques, d’une permanence des structures sociales et mentales. A la base, l’homogénéité religieuse était assurée par le boud¬dhisme populaire, inséparable de l’encadrement rural. Leurs monar¬chies, même dépendantes, n’ont pas connu, comme au Vietnam, la double dissociation dans les esprits entre l’institution et la personne du souverain d’une part, et entre la monarchie et la nation d’autre part ; elles ne subissent pas, apparemment, une érosion de leur prestige. L’enseigne¬ment moderne ne fut pas le lieu ni l’instrument de bouleversements dans la mesure où il est reçu principalement par quelques fils et filles de l’aris¬tocratie. N’était-il pas symptomatique que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les fils de la noblesse khmère ou lao aient pris le chemin des lycées Albert-Sarraut (à Hanoi), Chasseloup-Laubat (à Saigon) ou Yersin (à Dalat) pour préparer le baccalauréat ?

Au Vietnam, l’essor d’une littérature moderne
Fait exclusivement vietnamien, son avènement est préparé par une très longue tradition écrite de source essentiellement chinoise et mise en pratique par les lettrés. Le chef-d’œuvre du Kim Van Kieu, écrit dans les premières années du XIXe siècle, en vers et en nom, affirmait l’existence d’une littérature vietnamienne originale. Celle-ci est toujours vivace au XIXe siècle avec les œuvres notables de Nguyen Dinh Chieu et de la poétesse non conformiste Ho Xuan Huong.
Dans une première période 1913-1930, la floraison du journalisme, en mettant le quôc ngu à l’épreuve, a forgé et affiné l’instrument nécessaire à la création de la littérature moderne. En même temps, journaux et revues étaient les vecteurs primordiaux de cette littérature par la publication de poèmes, de nouvelles ou de romans en feuilletons. Le Dong Zuong Tap Chi publia des œuvres de Tan Da (alias Nguyen Khac Hieu, 1889-1939) qui est considéré comme l’écrivain charnière, celui qui assura la transition entre la poésie classique et la « Nouvelle poésie ».

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