Les transformations culturelles 12

Ce sont les mêmes enjeux et défis auxquels se trouve confronté le bouddhisme vietnamien. Etant donné le rôle historique que le boud¬dhisme a joué dans le passé de la nation et de l’État vietnamiens, il ne peut pas être indifférent à ce qui se passe pendant la domination coloniale, aux transformations de la société et de la culture. Dès 1926, l’essor de la reli¬gion caodaïste accompagné ou suivi par l’effervescence politique (le procès de Phan Boi Chau, la mort de Phan Chu Trinh), la crise écono¬mique, la perte ou le brouillage des repères moraux s’entremêlent au renouveau bouddhiste dans les pays d’Asie tels que la Birmanie, le Siam où il est étroitement associé au mouvement national ou à la monarchie. Un mouvement de réforme se développe au Vietnam, où la vie moderne, les progrès du matérialisme, de la science et des techniques appellent, pour certains, un contrepoids spirituel. Il faut pour la diffusion doctrinale et le culte, pour former un clergé apte à faire face à ses nouvelles tâches, se mettre à l’apprentissage du quôc ngu, développer l’édition. Par-dessus tout, il faut prendre part aux débats philosophico-politiques tel celui né de la Critique du bouddhisme de Nguyen An Ninh (1937), où celui-ci posait la question « Dieu ou les pauvres ? », soulignant la tension permanente dans le bouddhisme entre la recherche de l’illumination (le salut personnel) et le salut collectif. Dans les années trente, chaque pays a son association bouddhiste et parfois des sections provinciales ; en 1937, l’Association bouddhiste du Tonkin annonce deux mille bonzes et bonzesses, dix mille adhérents ; celle de l’Annam en revendique trois mille. L’aspiration et les efforts pour fédérer les associations de pays n’aboutissent pas. Vis-à-vis de la domination française, les bouddhistes ont des comportements différents. Ils sont, en majorité, apolitiques, mais quelques associations provinciales de Cochinchine abritent des jeunes bonzes patriotes, telle l’association Phat giao tan thanh nien (« Nouvelle jeunesse bouddhiste ») de Saigon. Au contraire, la Société des études bouddhistes de Cochinchine est considérée comme progouvernemen¬tale, selon l’historien Tran Van Giau.
Le catholicisme est représenté par une communauté de 1 300 000 Viet¬namiens (non compris les 74 000 du Cambodge) sur 15 millions d’habi¬tants en 1931. Le Laos reste peu touché par l’évangélisation : 18 964 sur 1 500 000 habitants. La communauté catholique se distingue par une masse de fidèles mais aussi par l’importance grandissante du clergé indi¬gène qui est majoritaire, avec 1 062 prêtres et 3 129 religieuses, en 1931. De 1933 à 1938, trois Vietnamiens accèdent à la dignité d’évêque: Mgrs Nguyen Ba Tong, Ho Ngoc Can et Ngo Dinh Thuc. Les œuvres d’enseignement prennent un essor particulier à partir de 1934, la JEC, la JOC et les scouts aussi. La littérature vietnamienne s’enorgueillit d’avoir parmi ses plus grands poètes romantiques le catholique Han Mac Tu (1912-1940).
Les Vietnamiens furent attirés par des nouveautés religieuses, particu¬lièrement en Cochinchine, « frontière » et terrain fertile en accultura¬tions. Le caodaïsme et la secte Hoa Hao connurent un essor rapide.

Millénarisme et messianisme
La « Grande religion de la troisième période d’amnistie » (autre nom pour le Cao Dai) naquit en 1926 dans un cercle étroit de spiritistes’fondé par le préfet Ngo Van Chieu. Avec un fonctionnaire « naturalisé » français, ancien membre du Conseil de gouvernement de la Cochin- chine et conseiller colonial, Le Van Trung, et le pape Pham Cong Tac, le Cao Dai acheva sa mutation. De cercle ésotérique, il devint une religion qui attira de nombreux adhérents, se structura avec une hiérarchie cléri¬cale et se dota d’un « saint-siège » bâti à proximité de la ville de Tay Ninh. Le caodaïsme intégrait des composantes bouddhistes, confucianistes et taoïstes à l’aide d’un catalyseur: le spiritisme prophétique. Ce dernier, plus que le syncrétisme et les invocations des esprits exotiques de Victor Hugo, Jeanne d’Arc etJésus-Christ, fut sans aucun doute la raison de son succès populaire. On peut interpréter cette doctrine comme un moyen pour la nouvelle classe supérieure vietnamienne de s’affirmer l’égale des Français, le spiritisme étant un dénominateur commun transculturel qui est représenté symboliquement sur la fresque du narthex du « saint- siège » de Tay Ninh par trois personnages historiques: le poète chinois Li Tai Po (de l’époque Tang), le lettré vietnamien Nguyen Binh Khiem du XVIe siècle et le poète français Victor Hugo (XIXe siècle). Mais tout en étant une religion de propriétaires fonciers et de bourgeois fonctionnaires, le caodaïsme pénètre dans le monde paysan où il est présenté comme porteur de relations sociales nouvelles sur une base de confiance mutuelle, notamment entre propriétaires et fermiers. Ainsi, Cao Trieu Phat, de retour de France où il fut sergent-major interprète en 1914-1918, fonde, en 1926, un éphémère Parti travailliste puis la secte caodaïste de Baclieu : Phat demande à ses fermiers de l’appeler frère et non monsieur. Plus tard, en 1945, il adhérera au Vietminh.

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