Les transformations culturelles 11

En 1932, des jeunes filles de Hanoi entreprirent une marche à pied jusqu’à Haiphong ; peu d’entre elles parvinrent au but et elles furent l’objet de railleries, mais l’événement défraya la chronique parce qu’il était convenu que les jeunes filles de bonne famille ne marchaient pas à pied. En 1936, des Saigonnaises s’étaient mis en tête de faire du cyclisme et l’une d’elles tenta de parcourir les 1 800 kilomètres qui relient Saigon à Hanoi.
Exercer son corps, en exposer une partie au soleil et aux regards des autres constituait un scandale. Cela ne s’imposa que très difficilement et très lentement. En 1936, Mme Brachet, directrice de l’Ecole normale des jeunes filles de Hanoi racontait que «… depuis quinze ans les idées ont marché. Quand je suis arrivée à Hanoi en 1921, toutes mes élèves portaient un cai ao noir. C’était tellement triste que j’ai essayé d’obtenir qu’elles mettent, au moins, un cai ao violet. Les familles s’y sont violem¬ment opposées. Pourtant, le violet est l’uniforme des femmes annamites. Aujourd’hui, mes élèves ont des robes de couleur. Autre chose : pour avoir tenté de leur faire donner des leçons de gymnastique et chanter à l’harmonium, j’ai failli déchaîner une révolution. Dans ce bureau j’ai vu les mères s’agenouiller… protester : il n’y a que les “Kham Tien”, les filles publiques, pour chanter et faire des gestes avec leurs bras. A présent, toutes mes élèves chantent. Chaque matin, elles ont une demi-heure de culture physique. Leur professeur est un jeune sous-officier français et les familles approuvent.
« Mais il y a plus important. Formées à nos idées, les jeunes Annamites n’acceptent plus ce qui pour leur mère était de règle. Aucune ne consent à devenir “épouse de second rang”. Sur ce point, elles ne cèdent pas, quelles que soient l’insistance, les menaces de leurs parents.
« Elles ont acquis le sentiment de leur dignité personnelle. Elles exigent un budget autonome et l’on voit maintenant cette chose stupé¬fiante, en Annam : de jeunes ménages s’installent dans leur maison et la jeune femme se libère de l’autorité de sa belle-mère ».
Même ramenées aux modestes proportions d’une couche sociale parti¬culière (les enseignantes), les observations de Mme Brachet nous offrent un repère de l’évolution sociale. Indéniablement, quelques pas ont été accomplis dans une décennie. To Tam, lajeune fille qui est contrainte par ses parents d’épouser l’homme qu’elle n’aime pas et qui en meurt, n’est sans doute plus tout à fait représentative de la génération de 1937. To Tam s’était soumise, d’autres jeunes gens choisirent le suicide, par amour ou parce qu’ils ne toléraient plus la discipline familiale. Ainsi, le fils d’un juge provincial expliqua son suicide dans une lettre publiée dans Phu Nu Tan Van du 25 mai 1931 : « Peut-on imaginer qu’un homme de vingt- quatre ans, marié et père de famille, vive encore aux dépens de ses parents, soit obligé de leur demander leur autorisation à chaque fois qu’il veut dépenser un sou ou faire un pas hors de la maison, n’ose rien faire selon sa propre volonté ? Une telle vie ne vaut pas la peine d’être vécue. » L’essayiste Truong Tuu (de son vrai nom Nguyen Bach Khoa) commen¬tait à sa manière l’évolution des jeunes : « L’individualisme et la littéra¬ture romantique de l’Occident déferlent sur notre pays à la façon d’un ouragan emportant toutes les âmes. Sur le terrain longtemps défriché de la sensibilité du peuple vietnamien, ces deux facteurs spirituels trouvent des conditions suffisantes pour y prendre racine et s’y développer. Des vagues de jeunes ayant grandi dans la décadence du confucianisme s’éloi¬gnent de l’esprit rationaliste pour aller droit à l’art et à l’amour. Ils oublient la raison. Ils ne connaissent plus que la nature et le cœur. »
Après une période de retrait vers les valeurs traditionnelles, les hommes et les doctrines philosophiques et religieuses se redéployèrent et redéfinirent leurs opinions autour des défis causés par l’intrusion de la culture française, mais aussi par les soulèvements sociaux et politiques.
L ’attachement aux valeurs sûres
A la manière des néo-traditionalistes chinois des années vingt et trente, Tran Trong Kim, lettré, inspecteur de l’enseignement primaire et franc- maçon, tenta d’accommoder le confucianisme avec le monde moderne en associant l’intuition à la raison tout en leur attribuant des domaines d’application respectifs et séparés. Mais la métamorphose du confucia¬nisme en une métaphysique affaiblissait considérablement son impact sur la réalité sociale. De son côté, Pham Quynh cultivait un confucia¬nisme d’« ordre moral », en se référant à Charles Maurras contre l’esprit dissolvant de Jean-Jacques Rousseau et celui de la pensée libérale fran-çaise. Une profonde connivence s’établit entre ce courant conservateur et les autorités coloniales face à l’évolution intellectuelle et politique de la jeunesse, ainsi que face aux mouvements sociaux et politiques de la paysannerie et du monde ouvrier.
D’une approche lexicologique des manuels scolaires de l’enseigne¬ment élémentaire publiés par le rectorat de l’université de Hanoi entre 1925 et 1930, le sociologue Trinh Van Thao parvient à la conclusion suivante : « L’hégémonie écrasante des valeurs culturelles et morales dérivées de la topique conservatrice de l’idéologie confucéenne (roi maître, père), les connotations familialistes et patriarcales (les trois soumissions féminines) insistant lourdement sur l’omniprésence de l’autorité paternelle, sous-tendues par une économie essentiellement agricole et une civilisation rurale et communautaire ne laissent aucun doute sur l’imprégnation de la culture du groupe Nam Phong (revue) avec lequel nos auteurs entretiennent des relations privilégiées (communauté littéraire et philosophique sinon politique). [….] le succès indéniable des manuels ( Quoc van giao tu), ses résonances dans la mémoire collective viet¬namienne en ces années d’humiliation et de contrition (1925-1945) sont ceux d’un peuple nostalgique des valeurs traditionnelles d’un confucia¬nisme conservateur qu’il a prises, à tort ou à raison, pour des valeurs authentiquement nationales. »

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