Les transformations culturelles 10

La conquête française avait commencé par bouleverser la notion de devoir sur un plan politique : à qui devaient aller l’obéissance et la loyauté ? Au souverain qui avait capitulé devant l’envahisseur ou à la monarchie, indépendante du souverain lui-même, ou encore à des notions morales en elles-mêmes ? En conséquence, il fallait accepter les nouveaux maîtres ou les combattre. Ces faits conduisirent, petit à petit, les Vietnamiens à distinguer le politique du moral.
Parallèlement aux enjeux politiques surgirent les enjeux culturels qui mettaient en péril l’âme de la nation (Quoc Hon) et l’essence de la nation (Quoc Tuy). L’idéologie traditionnelle pouvait être perçue comme la cause de la faiblesse et, par conséquent, de la défaite et de l’asservissement. Elle pouvait être tenue pour responsable du retard de la modernisation parce que non perméable ou hostile à l’esprit scientifique et technique. Elle pouvait encore, sous la dénomination de « féodale », entraver la renais¬sance de la nation. Mais fallait-il, pour autant, accepter les valeurs que les colonisateurs imposaient au peuple ou que leur présence induisait ? Quel que fût le sujet d’un débat — linguistique, philosophique, littéraire, histo¬rique, pédagogique ou moral -, quel que fût le thème d’une œuvre litté¬raire, on y retrouvait inévitablement la question du destin de la nation : décadence, disparition ou renaissance. Tout mouvement, toute organisa-tion, tout courant ou école intellectuelle, toute personne s’y heurtait inévitablement.
Dans les années vingt et trente, à travers le malaise de la jeunesse, les interrogations sur le statut de la femme, on s’aperçoit que la société viet¬namienne a été ébranlée dans ce qu’elle avait de névralgique : la famille. Le danger qui apparaissait le plus menaçant pour la cohésion des collecti¬vités familiale et nationale - inséparables l’une de l’autre dans l’optique des Vietnamiens - était l’émancipation de l’individu. Cette préoccupa¬tion constante imposait des limites à tout mouvement dont l’objectif était la révision des relations entre les générations et les sexes.
La principale organisation de femmes fut créée en 1926 à Huê. Placée sous le patronage d’un homme, Phan Boi Chau, et sous la direction de Mme Dam Phuong, l’Association des femmes pour l’étude et le travail s’assigna pour buts principaux l’égalité des droits en matière d’instruc¬tion, la primauté dans les responsabilités familiales : celles-ci étant le fondement du sentiment patriotique. L’idéal de la femme libre est repré¬senté par les sœurs Trung, les héroïnes qui prirent la tête d’une insurrec¬tion contre les Chinois au Xe siècle.
D’autres militantes allèrent plus loin en prônant le rejet des mœurs « féodales » : les mariages arrangés, la chasteté unilatérale et surtout les « Trois soumissions » et les « Cinq vertus ». Ces questions étaient débattues dans les cercles étroits de la bourgeoisie citadine. En outre, c’est à Huê, capitale impériale et cité du conservatisme, que les femmes furent parmi les plus actives. L’hebdomadaire Phu Nu Tan Van (« La Gazette féminine »), avec un tirage maximal de 8 500 exemplaires, élargit les thèmes traités et son audience qui était autant masculine que féminine. Le contrôle du journal par le marxiste Pham Van Hum, à partir de 1933, mit fin à son électisme. Ce fut alors moins le devoir dû à la communauté nationale que le devoir social à l’égard des femmes travailleuses et défa¬vorisées qui fut mis en relief. La libération des femmes n’est conçue que dans les limites compatibles avec les obligations collectives. Le point de vue exprimé par le Parti communiste indochinois se situait dans une pers¬pective analogue : l’émancipation des femmes était indissociable de la libération du prolétariat. C’était trop, on s’écartait des positions conserva¬trices et des souhaits officiels tels qu’ils étaient exprimés par l’auteur d’un ouvrage sur La Femme dans la société annamite35 : « La femme annamite a été de tout temps un modèle d’une grande pureté. Elle est la dépositaire d’une haute culture morale ; dans le cadre du foyer, elle s’est réalisée depuis des millénaires, indépendamment de nos aventures sociales et nationales… »
A la fin de 1930, l’administration coloniale réduisit l’Association des femmes pour l’étude et le travail à n’être plus qu’un organisme de patro¬nage et Phu Nu Tan Van cessa de paraître en 1934. Entre-temps, d’autres groupements de femmes de Cochinchine et d’Annam furent interdits ou se dissocièrent.
Les batailles d’idées révèlent ce qui agitait les esprits, les cœurs et les sens, mais nous savons peu de chose sur ce qui se passait réellement dans les familles. Il est raisonnable d’imaginer que peu de changements radi¬caux intervenaient, car même les familles « naturalisées » maintenaient les coutumes nationales dans le domaine de la famille et des relations qu’elle sécrète. Sous les changements juridiques et économiques, et même sous le paraître des mœurs, l’être culturel persistait. Cependant, les jeunes générations masculines ou féminines de la bourgeoisie citadine entrèrent dans la voie des transformations corporelles et intellectuelles. La culture physique, les sports d’équipe (notamment le football), la nata¬tion, le tennis, les arts martiaux traditionnels, mais aussi la boxe anglaise se développèrent progressivement en commençant dans les établisse¬ments scolaires, puis avec l’apparition d’associations sportives. En 1937, les premières colonies de vacances permettent à un nombre encore modeste d’écoliers (quatre cents à cinq cents dans chaque ky) d’aller à la mer ou à la montagne. La première piscine municipale réservée aux Indochinois est ouverte à Saigon en 1937. Le scoutisme masculin débuta en 1930, le féminin en 1936. A partir de 1935, le mouvement des scouts, qui comptait huit mille adhérents, contre cent en 1930, possédait ses périodiques. La Fédération des scouts d’Indochine naît en 1937 et installe une école de cadres à Bach Ma (à proximité de Huê). Le scou¬tisme est un cas intéressant : conçu comme une organisation propre à inculquer la discipline, la fidélité, l’obéissance à la hiérarchie, il donna simultanément aux jeunes Indochinois l’opportunité de se familiariser avec des techniques d’organisation et d’action ; il leur apprit à prendre des initiatives, à pratiquer l’entraide. Il leur fit faire connaissance avec la population en leur faisant porter secours aux pauvres ou aux sinistrés.

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