Le moment colonial : la formation de l’Indochine française 9

Capitalisme français et expansion coloniale en Asie orientale après 1879
Certes, le nouveau discours colonial charrie bien des fantasmes qui intoxiqueront autant leurs auteurs que l’opinion métropolitaine, mythes cent fois grossis du fabuleux marché chinois ou d’une nouvelle Lousiane tonkinoise, qui seront à l’origine de bien des déconvenues dans les vingt années ultérieures. Mais on chercherait vainement dans cette mythologie la clé de la reprise de l’expansion française en Asie orientale, elle n’a servi qu’à la légitimer et à faire taire ses adversaires.
Les intérêts coloniaux classiques
Car cette reprise participe d’un mouvement de fond que l’on ne saurait réduire, comme le veut un cliché solidement installé, à l’action de quelques lobbies d’affairistes et de spéculateurs aidés d’un quarteron d’officiers et de prêtres. Non que cette action ait été négligeable. Les intérêts coloniaux classiques sont en effet plus actifs que jamais. La nouvelle administration gambettiste, le négoce et le colonat de Cochin- chine, véritable « colonie colonisatrice », les premiers gouverneurs civils de la colonie, Le Myre de Vilers (1879-1883), Thomson (1883-1885), l’ancien secrétaire de Gambetta, et le députéjules Blancsubé, maire répu-blicain de Saigon et lui aussi ami de Gambetta, se font les champions de l’expansion dans l’Indochine moyenne et septentrionale. Pour eux, comme l’écrira Alfred Rambaud, « étendre est le seul moyen de conserver ».
De même, la pression des affairistes n’est pas à sous-estimer, en particu¬lier l’agitation entretenue par Dupuis, très hé aux gambettistes et à Freycinet, et qui a fondé en 1882 la Société d’études et d’exploitation du Tonkin en vue de la mise en valeur des charbonnages du Nord-Vietnam, que revendique par ailleurs un autre groupe organisé par un neveu de Ferry, Bavier-Chauffour, avec la participation de capitalistes de Hong Kong. C’est de ces milieux qu’émaneront les cartes du Tonkin diffusées lors des débats parlementaires de 1884-1885 et porteuses d’indications fantasmagoriques : « Mung-ta-tchen-po : grosses pépites d’or », « Muong- lou : riches mines d’or »… Les intérêts propres de l’Armée et de la Marine ne sont pas non plus à négliger. Le Tonkin et l’Annam offrent notamment les points d’appui logistiques et charbonniers nécessaires au déploie¬ment d’une flotte à rayon d’action mondial et de la nouvelle doctrine navale, la guerre de course à base de bâtiments légers armés de torpilles, croiseurs et torpilleurs, préconisée par la «Jeune école » de l’amiral Aube et du commandant Fournier. Celle-ci l’emporte un temps avec la nomi¬nation au ministère de la Marine et des Colonies en 1879-1880 et, à nouveau, en 1882-1883, de l’amiral Jauréguiberry. Plus que jamais, la possession de l’Indochine apparaît comme déterminante pour l’avenir de la puissance navale française dans la zone de l’océan Indien et du Pacifique.
Enfin, les espaces colonisables deviennent, après 1880, l’indispen¬sable terrain du compromis de moins en moins facile à réaliser en métro¬pole entre l’Église et la République : même si, entre 1870 et 1884, les Missions sont plus réservées qu’on ne l’a dit à l’égard de la conquête, la hiérarchie catholique, en la personne notamment de Mgr Freppel, député monarchiste de Brest de 1880 à 1891, ou d’Albert de Mun, pèsera de toutes ses forces en faveur de l’occupation de l’ensemble de l’Indochine.
La nouvelle problématique économique
Mais ces pressions n’ont eu de succès que parce qu’elles apparaissaient comme des réponses à une problématique économique plus fondamen¬tale. Certes, ce type d’explication est souvent récusé par les meilleurs historiens, avec des arguments qui semblent solides. On sait que Jules Ferry n’invoquera l’impératif commercial qu’une fois prise la décision politique de conquérir le Tonkin. Il est certain aussi qu’il ne faut pas faire du protectorat sur le Dai Nam et le Laos l’œuvre d’un capital financier, au sens léninien du terme, issu de la fusion accomplie entre la grande industrie et la banque, de grands groupes monopolistes cherchant à se partager la péninsule. Ces groupes, qui seront si actifs après 1900 en Russie ou en Turquie, n’existent guère alors en France et ne peuvent en aucune manière avoir été derrière l’entreprise indochinoise des années 1880. Ce constat appelle cependant deux réserves. D’une part, la coloni¬sation de la péninsule a été le tremplin de l’expansion en Chine du capital financier français en voie de formation. D’autre part, l’Indochine a été dans la longue durée le lieu d’accumulation et de formation de fractions rien moins que négligeables de ce capital financier, en particulier du puis¬sant groupe de la Banque de l’Indochine, l’actuelle banque Indosuez. A ce double titre, l’entreprise coloniale indochinoise, considérée avec quelque recul, participe bien - par anticipation, si l’on veut - de la quête impérialiste de nouveaux champs du profit.
D’autres données montrent, en revanche, à quel point les détermina¬tions économiques ont été essentielles dans l’offensive coloniale fran¬çaise en Indochine. Le capitalisme français, comme l’ensemble des économies industrialisées, s’enlise dans une longue dépression durant la période 1873-1897, dont le point le plus bas est atteint en 1884-1885. L’économie métropolitaine affronte à la fois la stagnation industrielle — les taux de croissance industrielle sont négatifs en 1873, 1877, 1879 et de 1883 à 1885 —, la crise du profit et celle de l’exportation des marchan¬dises. Depuis son entrée dans l’ère industrielle, jamais la France n’a connu une aussi longue période d’incertitude économique : entre 1875 et 1905, son PNB à prix courant ne s’est accru que de 10 % contre 113% pour l’Allemagne et 60 % pour le Royaume-Uni. Tous les indices secto-riels confirment l’ampleur et la persistance des difficultés. Ce sont les mécanismes de l’accumulation et de la réalisation du profit qui se trou¬vent atteints. Détérioration du profit, à la suite de la chute de la rentabi¬lité des placements sur le marché intérieur, elle-même engendrée, comme l’a montré Jean Bouvier, par la suraccumulation du capital qui s’instaure vers 1870. Ainsi le Crédit lyonnais, qui contrôlait à ses débuts, en 1863-1864, 10 millions de francs de dépôts, en détient quelque 1 382 millions en 1881. Dès lors, l’exportation du capital devient plus nécessaire que jamais pour relever et réguler le taux de profit. Considé-rable dès avant 1870 (700 millions de francs investis à l’étranger en moyenne chaque année), hésitante de 1876 à 1895 (moyenne annuelle : 315 millions), elle connaît une reprise de 1885 à 1895 (moyenne annuelle : 469 millions), avant d’atteindre un niveau record de 1896 à 1913 (moyenne annuelle : 1 200 à 1 300 millions). En période de dépression économique, les colonies, qui vont compter parmi les princi¬paux débouchés de ces flux de capitaux, sont perçues comme autant d’issues à la mise en valeur du capital excédentaire. C’est d’ailleurs préci¬sément au début de ce cycle de ralentissement qu’est fondée, le 21 janvier 1875, à l’initiative du Comptoir d’escompte et de la Société générale, la Banque de l’Indochine, dont l’influence sur la politique indo¬chinoise de la France reste encore à élucider.

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