Vietnam, mot interdit 6

Il est incontestable que le caractère surnaturel du Fils du Ciel conserve à l’institution monarchique un grand prestige dans tous les milieux traditionnalistes, mais les souvenirs de la Cour de Hué et peut-être plus particulièrement ceux de l’ancien empereur sont liés au régime de l’administration directe par les fonctionnaires français contre lequel s’est soulevée l’Indochine annamite et que tous les Français soucieux des réalités considèrent comme condamné. Une tenta¬tive de restauration risque, non seulement de durcir le Viet Minh et de renforcer dans son sein les éléments extrémistes, mais d’écarter de nous tous les progressistes qui supportent mal la dictature du Viet Minh et que nos succès militaires rassurent sans cependant qu’ils consentent à abandonner l’idéal national.
Le résultat pourrait être de nous condamner à poursuivre indéfiniment une guerre avec le peuple lui-même et non pas seulement avec un gouvernement, guerre dont la prolongation comporterait beaucoup d’aléas.
Le Gouvernement ne voit pas assez clair dans ces perspec¬tives pour prendre une décision sans vous avoir entendu. J’attacherais donc un grand prix à ce que vous veniez à Paris exposer vos vues dans le délai le plus bref. […]
Ce télégramme s’est croisé avec le message que d’Argenlieu, excédé, a envoyé à Paris le 4 février et où, après avoir déclaré qu’il a rétabli la souveraineté française sur l’Indochine, il n’a toujours pas obtenu une réponse nette et ferme sur ce qui doit être présentement la condition de base de notre politique, à savoir : affirmation par le Gouvernement qu’il ne traitera plus avec le Gouvernement Hô Chi Minh.
L’amiral constate avec amertume que son nom est jeté en pâture à l’opinion publique, que son rappel est continuelle¬ment évoqué en haut lieu, que si les gouvernements de Gaulle, Gouin et Bidault lui avaient accordé leur confiance, il n’en va plus de même, et que son autorité est ainsi sournoisement sapée.

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ne saurait vous échapper que ma mission, pour se poursuivre heureusement, requiert nécessairement du Gou-vernement sa confiance, une ligne politique nette et enfin les moyens de la réaliser.
A défaut d’assurances sur ces points, […] il resterait à l’amiral d’Argenlieu, chancelier de l’ordre de la Libération, grand-croix de la Légion d’honneur, à vous présenter sa démission de Haut-Commissaire de France pour l’Indo-chine. […]
Cette lettre parvient à Paris le 6. À 11 h du matin, Ramadier et Moutet viennent à l’Élysée informer Auriol de la démission de l’amiral. Mais, leur dit le président de la République, ce n’est pas une lettre de démission, c’est une mise en demeure et une menace. Auriol rappelle que Blum et Ramadier ont déjà informé l’amiral qu’on ne pouvait accepter ni les prémisses ni les conclusions de son rapport. […] Dans ces conditions, le Gouvernement prend acte de sa lettre et de l’offre de démission qu’elle contient, à défaut des assurances qu’on ne peut pas lui donner. […] Il faut rédiger une lettre dans ce sens . […]
Cette fois, le remplacement de d’Argenlieu est décidé, et Messmer en informe l’amiral.
De vastes plans d’opérations
La situation militaire en Indochine était considérée par d’Argenlieu comme bien en main.
Toutes les garnisons assiégées avaient été délivrées. Hué venait ainsi de l’être. Et, à Hanoi, la bataille pour le dernier bastion Viet Minh, le quartier sino-vietnamien, acharnée, se termine. Les chefs militaires commencent à penser à la suite. Mais quelle est donc la perspective générale ?
Pour les uns, la correction militaire indispensable a été donnée, et bien donnée, mais il faut qu’elle soit aussi brève que brillante. Une expédition punitive, soit, un effort maximum, rapide, localisé, encore d’accord, mais pas de bonne petite campagne coloniale, car la France n’en a ni la nécessité ni les moyens. Un autre, allant dans ce sens, écrit : Il faut terminer rapidement et victorieusement les opérations menées avec des effectifs relativement réduits et ensuite traiter. D’aucuns voudraient alors reprendre les négociations avec un gouverne¬ment Hô Chi Minh épuré, et certains avec d’autres partenaires, après que le gouvernement Hô Chi Minh aura disparu, ou aura été réduit ou neutralisé dans les trois mois en frappant à la tête, par exemple en le capturant au Tonkin.
Valluy souligne, lui, le 10 février 1947, qu’avant de négocier il faut d’abord abattre le Viet Minh en commençant par l’isoler, le couper de la masse annamite, ce qui devrait conduire peu à peu, grâce à la lassitude de la population, à la désagrégation du Front Viet Minh, l’élimination des extrémistes. Il faut donc maintenir à 115 000 hommes l’effectif du Corps expédition¬naire, d’abord pacifier la Cochinchine, puis à l’automne lancer une grande offensive au Tonkin et la prolonger jusqu’au printemps 1948. Alors, mais alors seulement, il sera convena¬ble de négocier.
Le 12 février, d’Argenlieu propose en effet au gouvernement de l’autoriser à capturer le « gouvernement Viet Minh » dont on a repéré le lieu de refuge. Moutet aurait vivement réagi : le gouvernement français, aurait-il répondu, n’agit pas à la façon des brigands et des gangsters.
En fait, le gouvernement Ramadier ne sait encore pas quelle ligne adopter. Il dit se refuser à toute reprise de négocia¬tions avec les auteurs de l’agression du 19 décembre, mais se borne à dire qu’il attendra que se dégagent du peuple annamite des éléments représentatifs avec qui il pourrait négocier.
En attendant, il lui faut trouver un nouveau haut-commis¬saire pour succéder à l’amiral d’Argenlieu, devenu par trop encombrant. Ramadier a décidé de pressentir à nouveau le général Leclerc, qu’il a reçu le 7 février et qu’Auriol a vu à son tour, le 8. Le général se laisserait tenter, en posant des conditions, en demandant de solides garanties. Mais de Gaulle cherche de nouveau, au cours d’un entretien très orageux, à l’en dissuader (Leclerc n’hésitera pas à dire à de Gaulle qu’il ne connaît de l’Indochine que ce que lui en dit d’Argenlieu). Finalement Leclerc refuse. Ramadier approche alors le général Juin, qui à son tour décline l’offre le 17 février.

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