Saigon, le noeud du problème 9

Un télégramme du 15 avril, encore de Moutet, introduit une note de prudence. Le ministre estime évident que nous devons nous garder d’apparaître comme les auteurs d’une propagande pour l’autonomie de la Cochinchine et que celle-ci doit émaner des Cochinchinois eux-mêmes.
C’est peu après, alors qu’il a déjà inauguré la conférence de Dalat, que l’amiral reçoit le télégramme suivant, daté du 21 avril, qui le laisse plus que perplexe :
Je ne vous cache pas que la question cochinchinoise est actuellement un des soucis du Département. Il est hors de doute que la réunion des trois Ky est une revendication essentielle du Vietnam.
[…] Nous nous sommes engagés le 6 mars à « entériner les décisions prises par la population consultée par référendum ». Toute initiative officielle postérieure à cette date pouvant apparaître comme de la propagande pour l’autonomie cochin¬chinoise est à éviter. Nous devons dominer le débat et servir d’arbitre. C’est dans ce sens que, par mon télégramme du 15 avril, je préconisais des contacts entre les éléments respon¬sables cochinchinois et Hô Chi Minh pour discuter directe¬ment entre eux de leurs affaires intérieures.
La constitution d’un gouvernement cochinchinois nécessai¬rement neutre ne manquera pas actuellement de paraître comme une manœuvre, d’autant que ce gouvernement aura à organiser le référendum prévu.
L’envoi d’une délégation cochinchinoise attirera également les protestations du Vietnam et, sans doute, des réactions qui peuvent nous mettre dans une situation difficile. Je ne pense pas que les Cochinchinois puissent concevoir de notre position une juste amertume : le référendum leur laisse la possibi¬lité d’exprimer leur véritable désir, et c’est à la juste expres¬sion de leur volonté que nous devons limiter notre action. Nous ne devons apparaître comme tenants d’aucune ten¬dance.
Toute prise de position nous mettrait dans une situation où serait mise en cause ou notre loyauté, ou notre sens politique, suivant les résultats de la consultation populaire.
M. Labrouquère, ancien professeur de l’enseignement supé¬rieur en Indochine (et socialiste), a succédé le 15 avril, comme secrétaire général du Cominindo, à François de Langlade, avec qui l’amiral d’Argenlieu entretenait des rapports de grande confiance.
Le mémorandum du 26 avril
Ce changement incite l’amiral à envoyer à Paris, dès le 26 avril, un mémorandum : « Tournant politique en Indo-chine », qu’il juge capital et qui va, pendant des mois, être son « document de base » ou de référence. En voici quelques extraits significatifs :
Le but de notre politique, objet premier et bien défini de ma mission, était de rétablir la souveraineté française. […]
La première obligation qui s’impose à nous est de maintenir et de consolider notre autorité là où notre action de huit mois l’a rétablie. […] Pour le Cambodge et le Laos, il n’y a pas présentement d’incertitude d’avenir fondée.
Sur la Cochinchine pèse la menace du référendum.
La part de chance d’une forte majorité en faveur de l’autonomie dépend principalement en ce pays de la clarté de notre politique. Elle existait jusqu’au 6 mars. […] Un gouver¬nement provisoire allait se constituer librement et la Cochin¬chine devenir un État autonome au sein de la Fédération indochinoise et de l’Union française.
Depuis le 6 mars, cette clarté n’existe plus. Les textes finalement signés ont introduit, en toute dernière heure, la clause de l’union possible des trois Ky après référendum.
Nous sommes donc aujourd’hui tenus à ce processus. Il n’est pas sans aléas. […]
L’amiral explique que Saigon prépare des élections et que le système électoral sera terminé courant juin.
Sans se mêler directement à la campagne électorale, la France, vu la nature des intérêts engagés, doit avoir une pensée politique. Elle peut favoriser l’autonomie de la Cochinchine, au vif mécontentement du Gouvernement de Hanoi. Elle peut, au contraire, favoriser la réunion des trois Ky au détriment de l’autorité française. Elle peut s’abstenir.
Seule une position idéologique et doctrinaire incline à favoriser la réunion des trois Ky et à nous faire emboîter le pas derrière le gouvernement de Hanoi.
Et l’amiral de « démontrer » que la revendication de Hanoi n’a aucun fondement ni géographique, ni historique, ni écono¬mique.
Quant à l’argument tiré de l’unité de langue, il est ou puéril ou vicié par un relent raciste. L’argument de l’unité linguisti¬que ne fut-il pas celui du Führer pour contraindre les minorités germaniques à se dissoudre dans le Grand Reich ?
Or, en Indochine, la mission de la France fut et reste de protéger les minorités ethniques contre la tendance impéria¬liste annamite. Cette tendance a été fortifiée par la croisade du parti Viet Minh maintenant installé au pouvoir. Là où s’établira ce pouvoir, la technique et la tactique partisanes régneront longtemps avec leur cortège de terreur et de haine.
Pour tirer quelque avantage passager de l’union des trois Ky, il eût fallu que la France l’offrît libéralement le 6 mars 1946, au profit du seul gouvernement de Hanoi. Ce faisant, elle eût commis une notoire injustice contre les plus fidèles des nôtres, au Laos, au Cambodge, en Cochinchine surtout.
Si, à la suite d’un référendum non préparé par une politique claire et nette, l’autorité française était éliminée de Cochin¬chine, c’en serait fait de la Fédération indochinoise et de l’Indochine tout court. Un peu plus tôt, un peu plus tard, le Grand Annam pénétrerait et absorberait Laos et Cambodge. Mais, jusqu’à nouvel ordre, nous tenons solidement la Cochinchine, et ce sera l’une de nos meilleures cartes à l’heure des négociations à Paris, vers la fin de mai-début juin. […]
L’amiral examine alors ce qui pourrait se passer en cas d’échec des négociations avec le Vietnam.
Cet échec n’entraînerait pas nécessairement rupture vio¬lente et retrait de nos troupes du Nord. Nous poursuivrions simplement la tâche commencée.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress