Saigon, le noeud du problème 8

Dalat : souveraineté limitée, « à la Bidault »
La conférence préparatoire s’ouvre à Dalat le 19 avril, et le 20, en séance plénière, le haut-commissaire adresse aux délé¬gués de Hanoi un éloquent plaidoyer en faveur du fédéralisme.
Après avoir constaté que le vocable Fédération indochinoise inquiète ses interlocuteurs, il s’ingénie à les rassurer :
Le fédéralisme est chose fort ancienne dans le monde. Qu’est-il essentiellement ? un système politique dans lequel un certain nombre d’États autonomes […] consentent à sacrifier librement, dans un intérêt commun, une parcelle de leur souveraineté. Cet intérêt commun fut et demeure souvent la sécurité contre de trop puissants voisins. Cet intérêt commun s’affirme de plus en plus être la sécurité économique face à des menaces habituelles. Cet intérêt commun peut être la sauve¬garde d’un idéal politique, social ou même religieux. […]
L’amiral ne convaincra guère les Vietnamiens, qui veulent, eux, une autonomie très proche de l’indépendance et qui tiennent à l’exercice de leur souveraineté, qui se montrent toutefois, sur le plan économique, assez souples. Ainsi, selon le procès-verbal, la commission économique et financière s’accor¬dera sur la nécessité d’une union douanière, la libre circulation des marchandises et des personnes entre pays de la Fédération, la coordination et l’uniformisation de la politique douanière, un désaccord subsistant quant à l’attribution des recettes de douane. Mais il sera difficile de trouver un langage commun sur le régime des biens français, et même sur la « coopération culturelle ». Les présidents des deux délégations, Max André et Nguyen Tuong Tam (ministre des Affaires étrangères de la RDVN), ne trouveront pas ce langage commun, et le principal protagoniste de la conférence s’avérera être Giap, le ministre de la défense d’Hanoi.
Le problème de la Fédération (pouvoirs des États et du gouvernement fédéral, question des minorités, etc.) ne put donner lieu à aucun accord, et il fut décidé d’en discuter au cours des prochaines négociations de Paris. Il est vrai que du côté français on était dans ce domaine lié par des instructions très nettes, dont celles du ministre des Affaires étrangères, en date du 29 mars, n’étaient pas les moins fermes :
Le but est d’obtenir du Gouvernement provisoire du Vietnam son assentiment à l’intégration du Vietnam (quelle que soit la définition géographique qui en sera donnée), dans une Fédération indochinoise et dans l’Union française.
La liberté pour l’un quelconque des pays de la Fédération d’établir des relations diplomatiques propres avec des États étrangers, même limitrophes, serait contraire au principe fédératif même. Il ne saurait donc être question d’accorder cette liberté au Vietnam. La demande d’admission à l’ONU, incompatible avec l’idée d’une Fédération indochinoise, doit être fermement écartée.
Un accord fondamental sera néanmoins réalisé à la séance du 8 mai sur ce principe : Le Vietnam fait partie de l’Union française comme État associé. Mais c’est sur le problème de l’unité du Vietnam qu’à Dalat les affrontements seront les plus vifs, la délégation française se refusant à discuter de la Cochinchine sous quelque aspect que ce soit. La délégation d’Hanoi en ressentira un vif émoi.
Quant à la délégation française, elle semble avoir ressenti ce face-à-face d’une façon quelque peu paranoïaque. On lit ainsi, dans les comptes rendus ou procès-verbaux :
Tout révèle que l’idée d’indépendance totale et absolue forme toujours le fond de la pensée politique du gouverne¬ment de Hanoi. Toutes les mesures proposées en conférence […] marquent une volonté d’élimination de la France. […] Il faut bien se pénétrer de ce que nos adversaires veulent nous chasser de ce pays [la Cochinchine].
Néanmoins, le 11 mai, l’amiral d’Argenlieu va clôturer les travaux sur une note plutôt optimiste :
La conférence […] a travaillé dans l’ordre, la franchise et la cordialité, [elle] a permis de préciser les points — nombreux d’ailleurs — où les positions respectives paraissent encore contraires. Je dis contraires et non contradictoires. Il serait en effet imprudent de conclure que ces désaccords ne pourront être quelque jour aplanis. C’est affaire de bonne volonté, de patience et de temps. […]
Au lendemain de la fin de la conférence, l’amiral s’en va recevoir, le 14 mai, à Ban Me Thuot, le Grand Serment (de fidélité à la France) des chefs de tribus mois des Plateaux. Le 8 mai (c’est-à-dire avant la clôture de la conférence) il a, dans une lettre à Leclerc, demandé à celui-ci de prévoir dans un avenir proche d’« accentuer résolument notre progression vers le Nord en direction de Pleiku et Kontum », car nous devons […] étendre notre autorité en Annam en direction du 16e parallèle, spécialement chez les Mois. Mais Leclerc avait noté : Pouvons quand nous le voulons, mais s’agit de savoir si in¬térêt actuellement à augmenter nos difficultés avec Viêt-nam. Le problème urgent est, pour lui, d’obtenir le départ des Chinois.
D’Argenlieu reconnaîtra d’ailleurs, le 14 mai, que des opérations sur Pleiku et Kontum, conduites forcément avec décision et rapidité, ne peuvent qu’augmenter nos difficultés avec le Gouvernement du Vietnam et provoquer une crise aiguë en Indochine du Nord. […]
Le statut de la Cochinchine
Le projet cochinchinois de l’amiral avait été exposé à Paris par son télégramme du 3 avril. Celui-ci s’était croisé avec un message de Moutet, qui précisait au haut-commissaire, à propos de la Cochinchine :
Bien faire connaître qu’il y aura impossibilité de consulter les populations tant que l’ordre ne sera pas rétabli, que des bandes armées subsisteront dans les provinces et que les actes de terrorisme continueront. Il sera nécessaire de remettre préalablement en place les organisations locales, communales et cantonales.

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