Saigon, le noeud du problème 6

J’ai dû tenir compte (des risques pour lui) de débordements extrémistes et du fait que des promesses verbales imprudentes quant au voyage à Paris avaient été faites par des personnalités civiles et militaires au moment de la crise, en vue de favoriser l’implantation de nos forces dans le Nord. C’est pourquoi j’ai mis en avant la solution de compromis mentionnée. […]
L’amiral mentionne ici l’envoi à Paris de la mission de good will (pour laquelle il demande l’agrément du gouvernement) et l’ouverture de la conférence préparatoire, dont il souligne l’objet limité. Accord est donné à l’amiral, par Paris, le 3 avril, sur tout ce qu’il a proposé. Il est entendu que le haut- commissaire dirigera les négociations préparatoires. Mais le gouvernement précise qu’il faut retarder, autant que faire se peut, le départ de la mission du Vietnam à Paris.
Les préparatifs vont maintenant aller bon train. La tension, néanmoins, persiste. En effet, au lendemain de l’entrevue de la baie d’Along, les forces françaises à Hanoi se sont assurées, pour des raisons peu claires, de la direction des Finances (ministère) de la RDVN, le 27 mars, provoquant une émotion considérable et des agitations. Finalement, le général Valluy, désormais commandant des troupes françaises en Indochine du Nord, décide de restituer l’immeuble au gouvernement vietna¬mien, mais il est convenu qu’il sera doté d’une garde mixte.
Cependant la population française d’Hanoi, qu’a déjà cho¬quée la revue mixte organisée le 22 mars et à laquelle ont assisté Leclerc et Giap, a cru cette fois qu’on allait « balayer » le gouvernement Viet Minh. Elle est déçue. Le 30 mars, le général Valluy va expliquer pourquoi un coup de force est plus que dangereux et ne doit absolument pas être tenté. Nous n’avons pas la force. La tentation va néanmoins, désormais, exister.
De retour à Saigon après son entrevue avec Hô Chi Minh, la résolution de l’amiral est prise : il faut aller de l’avant en Cochinchine, pour dissiper l’équivoque. Le 26 mars, le Conseil consultatif de Cochinchine a désigné, par 8 voix contre 2 abstentions, le Dr Nguyen Van Thinh comme chef d’un « Gouvernement provisoire de la République de Cochin¬chine », et, le 30, le haut-commissaire a informé le Conseil fédéral du projet de création d’un Gouvernement provisoire de Cochinchine qui serait constitué avec des éléments autoch¬tones. Mais, le 29, un des membres du Conseil consultatif, Phat, a été victime d’un attentat terroriste. Le chef de la résistance Viet Minh en Cochinchine, Nguyen Binh, a en effet décidé, devant l’attitude du commandement militaire français, de reprendre l’initiative politico-militaire et de prendre pour cible le séparatisme.
Le 3 avril, le haut-commissaire télégraphie au Cominindo :
Nous sommes maintenant sur le point d’aboutir à Saigon, et un gouvernement pour la Cochinchine est prêt à être consti¬tué.
Un attentat avorté et un autre attentat réussi contre deux des membres les plus distingués de l’Assemblée consultative ont renforcé la résolution de toute une partie de l’opinion cochinchinoise à l’égard de l’autonomie de ce pays. […]
Notre principale difficulté pour en venir à la réalisation effective provient de la réaction violente quasi certaine du Gouvernement de Hanoi.
Il y a donc à choisir le moment opportun pour passer à exécution, ce moment étant celui où ces réactions auront le moins d’effet. J’envisage pour l’instant comme moment le plus favorable celui du départ de la délégation du Vietnam pour Paris. J’envisage aussi le départ d’une délégation cochinchi¬noise pour Paris à la même époque. […]
Préparation d’un coup d’État
Il a été convenu que Sainteny accompagnerait à Paris la délégation parlementaire vietnamienne. Pendant son absence, qui pourrait du reste se prolonger, c’est le général Valluy qui assurera l’intérim. La passation de pouvoirs aura lieu le 11 avril. Simultanément, le conseiller politique de Sainteny, Léon Pignon, est nommé, le 6 avril, conseiller politique du haut- commissaire, en remplacement de De Raymond, nommé commissaire de la République au Laos. Dès le lendemain 7 avril, l’amiral précise, dans une directive, la conduite à tenir au général Valluy :
Dans un avenir prochain, un gouvernement provisoire de la Cochinchine sera constitué. […] Je prévois le déchaînement de l’opinion publique au Tonkin, déchaînement que le gouverne¬ment vietnamien orchestrera lui-même.
L’accusation de manquer à la foi des traités sera inévitable¬ment portée contre nous. […]
Puis l’amiral donne au général quelques arguments qu’il pourrait opposer à Hanoi, mais se dit sans illusions sur leur efficacité. Il poursuit :
Ce qui importera dans la crise que nous pouvons prévoir, c’est, d’une part, votre adresse à persuader le Gouvernement vietnamien de l’imprudence qu’il commettrait et de la lourde responsabilité qu’il assumerait en perdant dans un coup d’état la situation avantageuse que lui confère la convention du 6 mars ; c’est, d’autre part et surtout, la fermeté des disposi¬tions que vous prendrez si le différend menace de s’enveni¬mer. […]
J’ai beaucoup réfléchi avant d’autoriser la manifestation que je vous ai annoncée, [mais] tous les observateurs me disent que le moment est venu de donner satisfaction à l’opinion cochinchinoise. […]
« Pour atténuer vos difficultés, je pense attendre la réunion à Dalat de la conférence préparatoire ou même le départ pour Paris des négociateurs, pour autoriser la proclamation du Gouvernement provisoire de Cochinchine. […]
Vous comprendrez certainement que le moment vient de reprendre notre liberté d’action, notre faculté de manœuvre, notre volonté d’initiative. Dans la métropole comme ici en Indochine, les Français seraient en droit de s’étonner qu’il en allât autrement, nos forces aujourd’hui solidement implan¬tées.
Nous sommes résolument pacifiques, animés du plus sincère esprit de conciliation, et nous l’avons montré. Nous interdire, comme une règle, le recours à Vultima ratio serait risquer la perte de l’Indochine française et compromettre gravement le but premier de notre mission, qui est de rétablir l’autorité de la France, non seulement en droit mais en fait.
Je connais votre sûreté de jugement, votre force de carac¬tère. Vous avez ma confiance.

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