Saigon, le noeud du problème 10

Au premier temps, le Tonkin et le Nord-Annam pourraient rester un État libre au sein de l’Union française en amenuisant à l’extrême ce lien. Nous achèverions, en marge de cet État libre, l’organisation fédérative des autres États, sans esprit d’hostilité envers le Nord. Au deuxième temps, l’État libre du Nord, où régnent les partis, reviendrait vraisemblablement à la Fédération, au moins sur les plans militaire, économique et culturel. […]
Il n’appartient qu’au Gouvernement de la République de prendre ses responsabilités propres et de décider sans retard de sa politique dans un sens ou dans l’autre. C’est chose indispensable ici pour un travail efficace.
Signé : D’ARGENLIEU.
L’amiral a déjà envoyé en France me « mission cochinchi- noise » que dirige le Docphu (préfet) Chan, avec le colonel Xuân. Elle a quitté Saigon le 23 avril. Elle sera à Paris en même temps que la mission d’Hanoi, laquelle est reçue à l’Assemblée nationale française le 26 avril.
Mais la France, en pleine campagne électorale, ne va plus guère envoyer d’instructions à l’amiral. Le Cominindo ne se réunira que le 7 mai. Dans l’intervalle, par le référendum du 5 mai, les électeurs français ont rejeté le projet constitutionnel préparé par l’Assemblée où socialistes et communistes avaient voix prépondérante. Une nouvelle Assemblée doit être élue, cette fois le 2 juin… M. Moutet et M. Labrouquère sont tous deux candidats à la députation et ils vont devoir faire cam¬pagne.
Le départ d’Hô Chi Minh et la proclamation de Saigon
Au lendemain de la conférence de Dalat, d’Argenlieu se rend au Laos (où il congratule le roi à Luang Prabang, qui vient d’être libéré), puis il gagne Hanoi, où il est fort bien reçu les 18 et 19 mai46. Tout laisse à penser que Giap et Tarn ont déjà fait rapport sur Dalat, et que leur conclusion est que la plus grande vigilance s’impose, car les Français n’ont rien cédé et leurs intentions sont loin d’être claires. La délégation parlemen¬taire, qui a quitté Paris le 16 mai, revient sur ces entrefaites, enchantée de l’accueil reçu. Elle pense que les perspectives politiques en France sont plutôt favorables au Vietnam.
L’amiral tente de dissuader Hô Chi Minh de partir pour la France avant le 1er juin comme il avait été entendu : la France risque, en effet, de ne pas avoir de gouvernement en raison des élections très proches. Soulignant le caractère « odieux » du terrorisme en Cochinchine, il avertit Hô qu’il ne pourra pas, dans ces conditions, refuser aux Cochinchinois d’avoir leur gouvernement autonome, puis, invoquant le Grand Serment de Ban Me Thuot, il soulève le problème des Plateaux mois. C’est le grave problème des minorités, répond Hô. On en discutera à Paris.
Désormais fixé et sur les intentions de Hô, et sur le travail effectué à Paris par la mission cochinchinoise (qui a pu rencontrer Gouin, Varenne, etc.), l’amiral, jugeant le moment favorable et Paris anesthésié, laisse se déclencher le processus prévu, le scénario…
Le président du Conseil consultatif, Me Beziat, un Français, adresse au haut-commissaire, le 25 mai, une lettre lui deman¬dant officiellement la création d’un gouvernement provisoire de la République cochinchinoise. Le 27, l’amiral lui répond en acceptant, soulignant néanmoins le caractère provisoire de ce gouvernement et précisant que, la Cochinchine étant une parcelle du patrimoine national français, un vote de l’Assem¬ blée nationale française sera indispensable pour ratifier cette décision.
C’est ainsi que, le 1er juin 1946, est proclamée la République autonome de Cochinchine et que son gouvernement provisoire est formé sous la présidence du Dr Nguyen Van Thinh, avec le colonel Xuân comme vice-président.
Le même jour, l’amiral tient à informer Hô Chi Minh, en route pour Paris, par un télégramme qu’il adresse à l’ambas¬sade de France au Caire. Mais, sur ordre du Quai, ce télégramme ne sera pas remis à son destinataire, qui apprendra la nouvelle par la radio et par ses compagnons de route, le général Salan et Jean d’Arcy, chef de cabinet d’E. Michelet, ministre des Armées. Le président Hô Chi Minh avait, lui, en quittant Hanoi le 31 mai, adressé le télégramme suivant à l’amiral :
Avant mon départ pour Paris, je tiens à vous remercier sincèrement de tous les soins que vous avez bien voulu apporter à mon voyage, et des souhaits que vous m’avez adressés dans votre dernière lettre. J’espère, et je suis certain que les négociations de Paris pourront aboutir à une sérieuse et solide collaboration entre nos deux pays.
Un télégramme de Moutet, en date du 5 juin, rassure l’amiral :
1° Le Comité interministériel réuni le 4 juin approuve vos décisions concernant la politique cochinchinoise. Il désire vivement qu’un gouvernement cochinchinois autonome se constitue pour défendre les intérêts du peuple cochinchinois, mais il est nécessaire que ce gouvernement soit composé d’éléments très représentatifs des diverses classes de la popu¬lation et en soit l’émanation. En aucun cas il ne doit apparaître comme une création des autorités françaises et comme un paravent de celles-ci. J’appelle votre attention sur le devoir qui incombe aux autorités françaises de pratiquer une stricte neutralité dans le débat qui sépare le Gouvernement de Hanoi et la Cochinchine, pour que nous ne puissions être accusés de violer la lettre et l’esprit des accords du 6 mars, qui prévoient expressément un référendum sur la question des trois Ky.
Liberté et sincérité de vote seront d’autant mieux assurées que le Gouvernement cochinchinois aura plus d’autorité comme représentant du peuple et que l’ordre et la sécurité seront totalement rétablis.
2° Au cas où des réactions se feraient jour à Hanoi, le représentant de la France fera observer au gouvernement vietnamien que la situation de fait en Cochinchine ne préjuge en rien de la solution définitive. Qu’au surplus, les actes terroristes et la propagande nationaliste sont responsables de cette réaction du peuple cochinchinois, qui décidera lui-même et librement de son sort.
Tandis que la France vote (et les élections du 2 juin marquent un progrès du MRP, un recul socialiste et communiste), le président Hô Chi Minh et la délégation vietnamienne font route vers Paris. Après leurs escales au Caire et à Tripoli, ils sont autorisés à se poser à Biskra, en Algérie. Mais il faut se décider sur la suite. Paris propose, en effet, qu’en attendant qu’un gouvernement soit formé, le président Hô Chi Minh et les compagnons séjournent dans une station française : on suggère Cannes, que Hô accepte avec empressement ; mais finalement c’est Biarritz où, de façon assez brusque, Hô Chi Minh et les siens atterrissent le 12 juin. Logés à l’hôtel Carlton, ils vont y passer près de deux semaines, s’occupant à des excursions (Gavarnie, Lourdes, etc.), prenant contact avec des municipa¬lités et la population.
L’amiral d’Argenlieu gagne lui aussi la France, pour l’ouver¬ture prochaine de la conférence franco-vietnamienne. Parti de Saigon le 13 juin, il arrive à Orly le 14, à 17 h (un temps record !). Il est le 16 à Bayeux, où il écoute le général de Gaulle, puis il est reçu par ce dernier, le 20, à Colombey-les-deux- Églises…
Le 19 juin, l’Assemblée nationale constituante désignait un nouveau chef du Gouvernement provisoire de la République française : Georges Bidault, le leader du Mouvement républicain populaire.

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