Le Vietnam reprend ses droits à l’indépendance 8

Le Quai d’Orsay ajoute :
Ce télégramme appelle de ma part les observations sui¬vantes :
1) Il est certain que la personnalité de Bao Dai, très discréditée en Annam, a cherché une réhabilitation tardive en faisant personnellement le jeu japonais. Ce n’est qu’après avoir agi de la sorte qu’il tente un second mode de chantage en s’adressant à l’Amérique. Ce point ne peut manquer d’être évoqué dans les conversations.
2) Le général Alessandri considère la politique américaine sous un angle exclusivement local. Il apparaît d’autre part que les autorités militaires américaines en Chine n’avaient pas encore reçu d’instructions précises de Washington en notre faveur le 22 août.
3) La déclaration faite par vous au cours de votre conférence de presse a heureusement marqué le point en ce qui concerne l’Indochine. Toutefois la question d’Annam proprement dite mériterait sans doute d’être l’objet d’une considération sépa¬rée. Il est probable que l’emploi du mot « nation annamite » est propre à nous [fournir la] solution. Du moment qu’on dit « nation annamite », il faut également dire « nation cambod¬gienne », et il est sans inconvénient de dire aussi « nation laotienne ».
4) Le problème qui devient aigu maintenant consiste à permettre à des personnages comme Bao Dai de reculer sans perdre entièrement la face. Cela ne signifie pas que nous devions continuer à l’employer et je suis d’accord avec l’amiral d’Argenlieu pour considérer qu’en effet il devra cesser d’être employé. Toutefois, pendant cette période transitoire qui durera autant que notre présence ne sera pas assise, il serait mauvais de laisser Bao Dai et le Gouvernement annamite s’enfermer dans des formules sans échappatoire possible, car, en pareil cas, le conflit entre eux et nous serait ouvert sur le plan le plus dangereux pour notre action future. C’est pourquoi je me permets de suggérer que vos déclarations, sans faire mention d’indépendance, expriment la compréhension de la France pour les aspirations naturelles de la nation annamite et, par conséquent, de la nation cambodgienne. […]

Sainteny à Hanoi
Le 15 août, Roos (DGER, Calcutta), retour de Kandy, passe un message à Sainteny, à Kunming, disant notamment :
[…] J’ai rendu compte compte à Paris que le principal danger est, comme vous le dites, les Chinois et qu’en conséquence nous tâcherons de recourir à un moyen américain pour vous transporter seul ou avec Américains à Hanoi. […]
Le 20, Sainteny précise à Roos qu’il ne peut gagner Hanoi par l’avion français disponible, les Chinois ayant mis cet appareil sous scellés. Il ajoute :
Continuant la politique que nous avions arrêtée ensemble et que vous m’avez autorisé à suivre, je joue la carte OSS tout en veillant au grain. […]
La situation, vue du point de vue américain est très certainement la suivante :
Avant tout, quelle sera l’attitude des populations anna¬mites : a) devant le retour des Français ; b) devant l’occupa-tion chinoise ?
De cette prise de température, l’OSS semble seule chargée. Pour mener sa tâche à bien et rapidement, elle a besoin d’éléments français. Elle m’a donc proposé de collaborer avec elle pour ces sondages et les préparatifs à l’arrivée des troupes alliées. J’ai immédiatement saisi l’occasion et vais en profiter pour, à ma suite, introduire le plus possible d’éléments DGER.
Je me propose étant donné que nous avons tout à y gagner, d’aider l’OSS à se faire une opinion sur la situation politique en Indochine, mais aussi d’affermir la position de la France nouvelle en Indochine en m’opposant impitoyablement à toute tentative de reprise de pouvoir par les anciens éléments vichystes, ce qui amènerait infailliblement des réactions des partis révolutionnaires, ce que les Américains semblent redou¬ter au plus haut point.
Il est donc à peu près certain que les troupes alliées n’entreront au Tonkin que lorsque l’OSS sera en mesure d’indiquer à Chungking quelle réaction provoquera cette entrée. À ce moment il sera décidé si ces troupes doivent être sino-américaines, uniquement chinoises ou, enfin, si les Fran¬çais peuvent y figurer en bonne place. Ceci revient à dire qu’à mon avis […] cette entrée n’est pas pour demain.
En ce qui me concerne, si tout se passe normalement, j’espère introduire à ma suite environ 300 hommes dépendant de M-5. Aussi clandestinement que possible je me propose de grossir ce premier élément de la résistance locale. Il est probable (bien que ceci soit peu dans mes habitudes) que je serai assez surveillé et ligoté à Hanoi. Je vais donc tenter de m’accrocher clandestinement sur Calcutta. […]
Le 22 août enfin, après une série de contretemps, Sainteny peut, avec quatre compagnons, accompagner la première mission OSS qui, sous les ordres du major Patti, atterrit à Hanoi. La ville est entièrement pavoisée de drapeaux Viet Minh.
Après avoir brièvement pu prendre contact, à l’hôtel Métro¬pole, avec la population française, que son arrivée excite fort, Sainteny est, avec ses compagnons, amené au Gouvernement général, où, sous prétexte d’éviter les incidents, il va être pratiquement confiné par les Japonais sans pouvoir reprendre contact directement avec la ville.
C’est la mission américaine qui prend les contacts avec l’État-Major japonais et avec les nouvelles autorités vietnamiennes. Le premier semble transférer doucement le pouvoir aux secondes, cependant qu’une violente propagande antifrançaise se poursuit dans l’agglomération, y créant me tension fort dangereuse pour les Européens. Des agents provocateurs sont à l’œuvre, issus, semble-t-il, des milieux nationalistes pro-nippons. Les prison¬niers de guerre, tant français qu’alliés, ne peuvent être libérés.

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